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CREATRICES ET CREATEURS D'ENTREPRISES A L'ETRANGER

657 - Le marché... pour apprendre la langue

8 Janvier 2008, 23:00pm

Publié par gerardja

Je ne résiste pas au plaisir de vous faire part de cette nouvelle méthode d'apprentissage des langues : le marché !

C'est le Courrier du Viêt-Nam qui, sous la plume de Gérard Bonnafont, nous donne, avec beaucoup d'humour, le tuyau...

Tranches de vie : les dames du marché

 

Le Vietnam sans marchés ne serait pas le Vietnam ! Pas un seul village, pas un seul quartier qui n'ait son cho (marché).

Il y en a de toutes sortes : les prestigieux, véritables labyrinthes de plusieurs étages, qui abritent tout ce que l'homme peut vendre ou acheter ; les pittoresques, de loin les plus nombreux, qui se blottissent derrière leurs enceintes, dont la porte d'entrée principale arbore fièrement le nom ; les humbles, qui se cachent au coin d'un carrefour, présentant aux badauds quelques étalages de fruits et de légumes ; et enfin, les éphémères, installés au bord d'une route, aujourd'hui ici, demain ailleurs... Véritable plaisir des sens, le marché est, depuis des siècles, le coeur de la vie sociale. On y va pour acheter mais aussi pour se rencontrer, pour y boire ou y manger, s'y promener et faire des affaires...

Des dames de choc !
Mais le marché, c'est aussi l'université du vietnamien populaire, celui que l'on n'apprend pas dans les livres. Un vietnamien image, croustillant, lourd de sous-entendu et à ne pas mettre entre toutes les oreilles ! Les professeurs de cette "noble langue verte" sont les vendeuses, les qui trônent derrière leurs éventaires, prêtresses d'un culte païen aussi vieux que les communautés villageoises : celui du franc-parler. N'est pas qui veut ! En effet, une se caractérise par des qualités particulières.

Tout d'abord, il faut en avoir le physique : la doit être plantureuse ! Elle doit avoir des formes qui témoignent de nombreux allaitements réussis, justifiant ainsi qu'elle "connaît" la vie et que l'on ne peut pas lui en conter.
Ensuite, elle doit avoir de la repartie et ne pas être à court d'idée pour toujours avoir le dernier mot.

En outre, elle doit disposer d'un registre vocal puissant qui lui permet d'élever la voix à la limite du supportable pour l'outrecuidant qui aura osé la défier.

Enfin, elle ne doit pas avoir froid aux yeux et ne craindre ni dieu, ni maître.
Et surtout, elle doit parfaitement maîtriser un vocabulaire à faire rougir de honte un honorable dictionnaire.

Si l'on possède ces qualités, on peut alors prétendre à être dans un cho. Il suffit dès lors de régner sans partage sur un éventaire de fruits, légumes, viandes ou autres objets dignes d'être vendus dans un marché et de se mettre en position d'attente. L'attente est, pour la , une activité aussi importante que la vente.

Et tout observateur attentif découvre très vite qu'il y a 2 sortes d'attente : l'attente active et l'attente passive. L'attente active consiste principalement à ranger, arranger, reranger, déranger sa marchandise, véritable opération de merchandising pour offrir en permanence une image d'abondance et de qualité. Pendant l'attente passive, la consacre son temps à compter et recompter d'impressionnantes liasses de billets. Occupation destinée, si besoin, à montrer que l'on a affaire à quelqu'un qui a de la surface financière, donc quelqu'un de sérieux. Car on ne rigole pas quand on est une ! On est ici pour vendre et pour vendre du beau et du bon ! Retenez bien ce postulat, car il est indispensable pour créer les conditions de l'enseignement des .

Mais avant de décrire cette pédagogie particulière, il nous faut souligner qu'au Vietnam encore plus qu'en France, ce sont principalement les femmes qui vont au marché. Cette séparation particulière des pouvoirs entre homme et femme conduit à créer les 2 conditions essentielles pour un cours d'argot populaire : la rencontre entre une cliente et une bà et la présence d'un homme seul au marché.
Des mots de choc !

En ce qui concerne la rencontre entre une cliente et une , le cours commence au moment où la cliente émet des doutes sur la qualité du produit convoité. Aussitôt, le visage jusque là souriant et aimable de la se transforme : les yeux s'enflamment, le nez se pince, les sourcils se redressent, la bouche se tord en un rictus annonciateur de la tempête qui s'annonce. Les premiers mots sortent en saccade comme pour éprouver la résistance éventuelle de l'effrontée qui ose douter ! Puis, la poitrine, imposante en l'occurrence, se gonfle et c'est alors un ouragan d'injures et de mots crus qui assaillent l'infortunée cliente critique. Généralement, à ce niveau, le registre en reste au stade d'adjectifs visant à dévaloriser l'intelligence et le bon goût de la cliente outrageante, et si celle-ci accepte de rompre, la tempête se calme aussitôt et le sourire revient. Mais si notre cliente décide de braver le mauvais temps et se risque à répondre tout aussi vertement à la , alors cette fois-ci, c'est un cyclone qui s'abat sur elle.

Pour le plus grand plaisir de l'étudiant en mots grossiers vietnamiens et le malheur des jeunes enfants à qui l'on bouche les oreilles et interdit de répéter ce qu'ils pourraient entendre ! Les jurons et les insultes se succèdent, mettant en cause alternativement les capacités physiques et sexuelles de l'interlocutrice, mettant en doute les bonnes moeurs de ses ancêtres, et lui intimant finalement l'ordre de se taire et de dégager ! En général, c'est la fin du cours et la cliente va tenter sa chance ailleurs. Parfois seulement, notamment s'il s'agit d'une conversation musclée entre 2 , la leçon peut se décliner sous forme d'exercice de culture physique où les bras et les mains remplacent les insultes. Mais ceci est un autre enseignement !!!

L'autre condition pour s'exercer en humour populaire est la venue sur le marché d'un homme seul, surtout s'il est étranger et s'il n'est pas trop vieux ! Il faut alors voir comment les yeux des se mettent à briller. Il faut se faire remarquer parmi touts les concurrentes, et c'est à qui proposera ses plus beaux légumes, sa viande la plus fraîche, ses fruits les plus sucrés. Certes, dans tous les marchés du monde, on entend les mêmes réclames : "Elle est belle ma salade ! Fruits frais ! Il est bon mon boeuf !...". Mais il n'y a qu'au Vietnam que j'ai entendu des phrases supposant que si j'achète un concombre, ma femme sera très contente ! Et je vous laisse imaginer les comparaisons qu'il peut y avoir avec des pamplemousses, des tomates bien fermes, d'épais morceaux de porc, et bien d'autres produits que je supposais jusqu'alors destinés à la seule consommation culinaire ! Et tout cela provenant de toutes les qui ont ce pauvre homme esseulé dans leur champ visuel !

Lequel a le choix entre 2 solutions : soit il devient aussi rouge que les tomates qu'il convoite et il se sauve ou se sert en bégayant sous les exclamations et les rires de tout le marché, soit il fait face en acceptant les comparaisons à son avantage, voire même en rajoutant sur ses capacités, quitte à laisser penser aux en question qu'elles auraient eu tout à gagner à le rencontrer plus tôt avant qu'il ne soit marie ! Dans ce cas, les rires se transforment en applaudissements, et l'homme a réussi son examen d'entrée dans cet univers de femmes qu'est le marché vietnamien, et accessoirement, son examen de langue et d'humour populaire.

Merci à toutes ces qui, de l'aurore au crépuscule, font vivre ces marchés hauts en couleurs. Merci d'être les gardiennes d'une langue et d'un humour inscrits dans la tradition populaire ! Merci pour leur courage quotidien quand il s'agit de faire vivre une famille. Merci enfin pour leur truculence, leur irrespect et leur "sacre caractère" ! Cet article leur est dédié. 


Bien à vous.

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