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CREATRICES ET CREATEURS D'ENTREPRISES A L'ETRANGER

132 - Victor SCHOELCHER

9 Mai 2006, 23:42pm

Publié par GERARD

Comment nous, créatrices et créateurs à l'étranger, pourrions-nous ne pas nous associer à la journée de commémoration de l'abolition de l'esclavage ?
Pour ce faire, aujourd'hui, je reprends ci-dessous quelques textes et commentaires reçus d'un ami sur ce juste universel, très en avance sur son temps, qui joua un si grand rôle dans tant de domaines, Victor Schoelcher.
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Les hypocrisies coloniales

 

« Civiliser les populations sauvages ! Les arracher à la barbarie en les amenant dans nos colonies où elles prendraient nos moeurs politiques ! Ce langage n’a rien de nouveau pour les vieux abolitionnistes. Quand on allait trafiquer des nègres dont on faisait des esclaves « en les baptisant », c’était aussi « pour arracher des sauvages » à l’idolâtrie, pour conquérir des âmes à Dieu ! Les termes aujourd’hui sont changés, le fond est le même. Hypocrisie de pirates. »

 Victor Schoelcher, Restauration de la traite des Noirs à Natal, 1877.

 

 

 Lors de la Révolution de février 1848, Schoelcher vient de quitter le Sénégal où il s’était rendu pour « étudier l’esclavage musulman » et le comparer à celui des Caraïbes et des Amériques. François ARAGO, nouveau ministre de la Marine et des Colonies, après avoir reçu les délégués des colons de Guadeloupe et de Martinique, expédie sous leur pression une lettre-dépêche aux gouverneurs des colonies pour leur indiquer que rien ne doit être modifié au système de l’esclavage, que l’ordre et le travail doivent être maintenus sur les plantations en cette période de récolte de la canne à sucre.

 

 

Le 3 mars, il reçoit Schoelcher, le nomme sous-secrétaire d’Etat chargé des colonies et président de la Commission d’abolition de l’esclavage le 4 mars tout en faisait publier un décret selon lequel le Gouvernement provisoire de la République considère que « nulle terre française ne peut plus porter d’esclaves ».

  

LIBERTÉ, RÉPUBLIQUE, COLONISATION ET ASSIMILATION

 Le 27 avril suivant, la commission soumet à la signature du Gouvernement provisoire un décret d’abolition de l’esclavage (Reproduction des décrets du 4 mars et du 27 avril 1848) ainsi qu’un ensemble de décrets qui réorganisent la vie sociale et politique des colonies. L’esclavage est supprimé de manière immédiate – et non progressive, avec apprentissage obligatoire des anciens esclaves chez leurs anciens maîtres, comme il l’avait été en 1833-1838 dans les colonies anglaises voisines – et la mesure devra être promulguée dans un délai de deux mois après l’arrivée des commissaires généraux de la République qui remplacent les gouverneurs des colonies.

Les « nouveaux libres » deviennent, par ce même décret, de « nouveaux citoyens » appelés à élire leurs représentants à l’Assemblée nationale au suffrage universel (masculin). (Renvoyer au chapitre « Le siècle des émancipations »). Schoelcher fait ainsi entrer dans la pratique un principe émis sous la Révolution française par Boissy d’Anglas, celui de l’assimilation coloniale, qui consiste, en vue du développement harmonieux et prospère des colonies et du commerce qu’elles alimentent, à octroyer à leurs habitants une reconnaissance et un statut civique équivalent à celui de la population résidant en France hexagonale.

 

" Assimiler..."

 « Nous voulons la liberté pour tous en France, nous la voulons de même pour tous aux colonies ; nous voulons la justice impartiale en France, nous la voulons de même pour tous aux colonies, nous voulons l’égalité pour tous en France, nous la voulons de même pour tous aux colonies. En un mot : nous voulons la République en France, nous la voulons de même aux colonies ».

Victor Schoelcher et Gaston Gerville-Réa « Programme » du Moniteur des colonies, 1882.

 

 

 

Les élections ont lieu en 1848 et en 1849 dans les colonies où l’esclavage vient d’être supprimé. Le schoelcherisme y devient une tendance politique face au bissettisme. Cyrille Bissette, écarté du pouvoir lors de la transition républicaine de 1848 et des travaux de la commission d’abolition, est, comme Schoelcher, candidat à la représentation du peuple en Guadeloupe et en Martinique. Les deux hommes s’affrontent depuis 1842. Bissette reproche à Schoelcher son athéisme, et l’exclusion à laquelle il le condamne en le maintenant à l’écart des travaux de la Société française pour l’Abolition de l’Esclavage. Schoelcher quant à lui, tient effectivement ce sérieux rival à l’écart de ses initiatives abolitionnistes et gouvernementales.

 

 

Chacun d’eux sera élu dans les colonies, Bissette ayant du conclure une alliance avec le candidat des békés (colons planteurs d’origine européenne) de Martinique, Auguste Pécoul. Les succès électoraux de Schoelcher dans les colonies sont largement dus à l’activité des loges maçonniques locales d’« hommes de couleur », notamment Les Disciples d’Hiram en Guadeloupe ou L’Union en Martinique. Ces loges sont les viviers dans lesquels se recrutent alors hommes politiques ou directeurs des journaux républicains, Le Progrès en Guadeloupe, La Liberté en Martinique. Elles sont les relais efficaces de la communication qui s’établit entre Schoelcher – qui ne reviendra pas aux Caraïbes après son séjour de 1840-1841 – et son électorat. Professions de foi, pétitions, adresses et lettres alimentent dans les deux colonies une campagne politique dense, exceptionnelle dans leur histoire, qui aboutit à des taux de participation électorale atteignant 65 à 70% aux scrutins législatifs de 1848-1849. Elu en 1848 en Guadeloupe et en Martinique, Schoelcher choisit de représenter la seconde, siège du Gouvernement général des Antilles françaises.

Le mythe schoelcherien est né. Schoelcher personnifie la liberté, le schoelcherisme se développe en Guadeloupe et en Martinique, le mythe masque dès cette époque un processus historique en réalité plus complexe. 

 

 

VIVRE EN EXIL

Le 2 décembre 1851, son opposition au coup d’Etat de Louis-Napoléon Bonaparte contraint Schoelcher à la clandestinité puis au départ vers l’exil. Il quitte Paris fin décembre pour rejoindre la Belgique en passant par la Suisse et l’Allemagne. Il quitte ensuite Bruxelles, début 1852, pour Londres où il demeure dix-neuf ans, jusqu’en août 1870. Les lettres qu’il écrit alors à son ami l’écrivain Ernest Legouvé figurent parmi les plus belles que l’on ait pu conserver de la proscription française de cette période. Il lui fait part de cette « singulière douleur, poignante, âpre, qui a l’air de venir des nerfs » qu’entraîne l’exil. Il avoue « regretter » la France, la République, mais refuse toute intervention en sa faveur : « Je ne rentrerai en France qu’avec tous mes amis proscrits de la même manière ou je n’y remettrai jamais les pieds » ... En 1859, son refus de l’amnistie accordée aux proscrits par l’Empereur Napoléon III lui permet de réaffirmer son refus du régime politique qui gouverne la France. Victor Hugo, dont Schoelcher devient l’un des proches amis pendant leur exil commun, console ce proscrit qui est venu le voir à Jersey dès 1852 : « La proscription éprouve les idées, épure les partis et grandit les hommes, lui écrivait-il. Réjouissons-nous donc de souffrir, nous, soldats du progrès et serviteurs de l’idée ..."

 

 

AVEC LES FEMMES, CONSTRUIRE LA REPUBLIQUE

En août 1870, Schoelcher vient de rentrer de Londres où il a vécu un exil de dix-neuf ans à la suite de son opposition au régime de Louis-Napoléon Bonaparte sous le Second Empire. Avec le retour d’un régime républicain, il est réélu parlementaire en Martinique en 1871 puis, en 1875, il devient sénateur inamovible. La condition des femmes, leur absence de droits sociaux et civiques avaient amené Schoelcher à prendre position dès les années 1840 en faveur de la formation, en France, de comités féminins pour l’abolition de l’esclavage, comme il en existait en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis. Il sut rendre compte de l’engagement de nombreuses femmes dans la résistance au coup d’Etat du 2 décembre 1851 de Louis-Napoléon Bonaparte. Dans les années 1870, il s’associe aux travaux de la « Société pour l’amélioration du sort des femmes ».

 

 

D’une servitude à l’autre

"Toutes les servitudes se touchent, et les mêmes causes produisent les mêmes effets. Le temps est passé où l’on disait que la place des femmes était au salon ou à la cuisine ".

Victor Schoelcher, Congrès anticlérical, Saint-Denis, 1881.

 

 

 

Partisan de la suppression de la peine de mort « en toutes matières », il se heurte pendant toute sa vie à des refus majoritaires au sein de chaque assemblée. Le Gouvernement provisoire n’avait aboli, en février 1848, la peine de mort qu’en « matière politique ». La surmortalité infantile, l’exploitation du travail des enfants, la faible scolarisation, la négation des droits de l’enfant face à l’autorité paternelle, à la maltraitance ou à l’abandon sont à l’origine d’un autre long combat de Schoelcher qui mène enquêtes et travaux de commissions sur ces sujets. Rapporteur en 1882, devant le Sénat, de la loi sur l’enseignement gratuit et obligatoire pour tous, il estime que l’école « élémentaire » que tout enfant fréquentera doit être laïque, dégagée de toute influence religieuse (exergue « Schoelcher et l’école républicaine »). 

 

Schoelcher et l’école républicaine

"Travailler à détruire l’ignorance est pour le ministère une impérieuse obligation. Les écoles feront naturellement pénétrer de plus en plus l’amour de la République au fond des coeurs ; car l’instruction, en éclairant notre esprit, démontre que la République est, de toutes les formes de gouvernement, la plus rationnelle et la plus morale, celle qui prête le moins aux abus. Ce n’est aussi qu’en passant par l’école que les enfants deviennent des citoyens, connaissant bien leurs droits et leurs devoirs, et comprenant cette vérité essentielle que plus on a de droits plus on a de devoirs.

Dans une société comme la nôtre, dotée du suffrage universel, chacun de ses membres ayant part au gouvernement, il importe à la sage administration du pays, à son repos, à sa prospérité, qu’ils soient tous assez instruits pour se former un bon jugement de ceux à qui ils confient la charge si grave de faire les lois. On l’a dit avec pleine raison : ‘Les écoles serviront à compléter l’éducation du suffrage universel’. Et, en effet, mieux les masses seront instruites, mieux elles useront avec discernement du bulletin de vote mis dans la main du plus pauvre comme du plus riche, du paysan comme du citadin. Le bulletin de vote du suffrage universel, ô merveilleuse et bienfaisante puissance de ce petit morceau de papier ! Jamais il n’y eut de sauvegarde aussi sûre de l’ordre ! Il impose le calme aux plus impatients des réformes nécessaires par la certitude qu’il donne que la majorité aura toujours tôt ou tard le dernier mot ; il ferme ainsi la porte à tout mouvement révolutionnaire, d’où qu’on veuille le tenter, comme en témoigne la redoutable épreuve du 16 mai que la France vient de traverser, et dont elle est sortie victorieuse par la seule force de la loi.

 Le complément logique de l’instruction gratuite et obligatoire est sa laïcité. L’instructeur laïque a sur le congréganiste l’avantage d’être indépendant de toute autorité étrangère à celle de son chef naturel ; il ne doit obéissance ni à un évêque ni à un pape ; n’ayant d’autre ‘supérieur’ que le ministre, il n’est exposé à aucune direction contradictoire. Dans son école, les enfants appartenant à tous les cultes : juifs, catholiques, protestants, mahométans, libres-penseurs, reçoivent une éducation qui ne peut blesser aucune croyance religieuse, aucune conviction de morale indépendante. Là est la vraie liberté qui, tout en laissant le rabbin enseigner sa foi dans la synagogue, le prêtre dans l’église, le pasteur dans le temple, l’uléma dans la mosquée, laisse l’Etat souverain maître dans son domaine séculier ".

Extrait de l’article de Victor Schoelcher intitulé « Des écoles » paru dans Le Rappel le 28 août 1878.

 

 

 

 

 

EUROPEEN AVANT L’HEURE

Son option républicaine prend une dimension en quelque sorte internationale après 1870, à l’issue des dix-neuf ans d’exil auxquels l’avait condamné le gouvernement de Louis-Napoléon Bonaparte. Promoteur, avec Victor Hugo, de l’idée d’« Etats-Unis d’Europe », Schoelcher se prononce, pendant la guerre franco-allemande de 1870 – tout en ayant accepté un poste de colonel d’artillerie de la Garde nationale – pour le pacifisme et l’alliance des peuples, Allemands et Français dans ce cas précis, mais aussi contre les chefs de leurs gouvernants respectifs, Bismarck et Napoléon III. La Commune de Paris l’incite à élaborer une « Ligue de la Paix » pour tenter, en vain, quelques semaines avant les massacres parisiens de la Semaine Sanglante, une ultime mais impossible conciliation entre Communards et Versaillais.

Le régime républicain doit également assurer aux citoyens l’application du droit commun dans tous les domaines de la vie sociale. Ainsi, en tant que membre de la Commission du travail colonial qui se réunit en 1872-1873 au ministère de la Marine et des Colonies, Schoelcher défend-il le principe d’une législation du travail égale pour tous.

 

 

 

POUR UN DROIT DES ENFANTS

Les femmes doivent selon lui « exister en tant que membres de la société politique ». Les enfants doivent, quant à eux, être protégés contre l’abandon et les conséquences de la pauvreté.

« C’est l’école primaire laïque, indique Schoelcher lors d’une conférence devant la Ligue de l’enseignement laïque en 1881, qui, en commençant la culture de l’intelligence, lui donne des bases solides et la fortifie. C’est là que les enfants apprennent à devenir de bons citoyens, connaissant leurs devoirs et leurs droits, capables de juger la valeur politique et surtout morale de ceux qui sollicitent leurs suffrages ».

Il contribue, pendant le dernier tiers du XIXe siècle, à l’élaboration progressive d’un ensemble de « droits » de l’enfant, préconisant, comme en bien d’autres domaines, avant l’apparition de l’expression, la notion de service public pour remédier aux lacunes de la pratique sociale et du Code civil. Le sort des enfants abandonnés le préoccupe en fait dès ses premiers contacts avec les mondes coloniaux et ce qu’il avait appelé, visitant les quartiers pauvres de Paris avec son ami Pierre Leroux, les « misères du monde ».

En 1833 dans De l’esclavage des Noirs, puis dans les décrets d’abolition de l’esclavage du 27 avril 1848, il préconisa le placement des orphelins et des enfants abandonnés dans des hospices. Des crèches et des asiles devraient également être ouverts dans chaque bourg. En 1878, il préside la « Société nationale des amis de l’enfance, ligue pour la propagation du lait maternel ». En 1880, il est vice-président du « Comité supérieur de protection des enfants du premier âge » créé en 1874, premier organisme spécialisé dans les domaines de l’enfance. Il signe, la même année, la proposition de loi de Roussel sur la protection des enfants abandonnés, délaissés ou maltraités pour les soustraire à l’autorité paternelle, proposition qui ne fut adoptée qu’en 1889.

En 1882, il se rend en Angleterre pour étudier la législation et les pratiques à l’égard de la protection publique apportée aux enfants abandonnés.

Il s’associe par ailleurs à la préparation de la loi du 19 décembre 1874 qui condamne toute personne faisant travailler de manière périlleuse des enfants âgés de moins de 16 ans ou les obligeant à la mendicité et au vagabondage. Il s’insurge par la même occasion contre le nombre excessif d’heure de travail légal pour les enfants, que les députés ne veulent limiter qu’à 12 heures par jour. Il est enfin rapporteur, devant le Sénat, en 1882, de la loi sur l’enseignement gratuit et obligatoire pour tous.

 

 

 

 

 

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